Déclaration du CERREC sur la proposition pour le Collège Glendon présentée par la provost par interim

Réduire Glendon à un simple « collège » sans statut de Faculté, disperser son corps professoral et ses étudiants dans des unités majoritairement anglophones du campus Keele : ce n’est pas renforcer la mission bilingue de Glendon. C’est détruire l’espace qui permet au bilinguisme et au plurilinguisme d’exister comme réalités vécues.

Car l’enjeu fondamental aujourd’hui n’est pas seulement administratif ou académique. 

Ce qui est menacé, c’est l’existence d’un campus dédié au bilinguisme et au plurilinguisme. Un espace physique cohérent où plusieurs langues peuvent réellement cohabiter au quotidien. Un lieu où le français n’est pas une langue périphérique ou occasionnelle, mais une langue visible, audible, légitime et vécue.

Le bilinguisme n’est pas une simple addition de cours offerts en français et en anglais. Le bilinguisme est un écosystème vivant. Une culture institutionnelle. Une manière d’habiter un espace, de créer du lien, de penser et d’apprendre ensemble.

Et un tel écosystème a besoin d’un territoire.

Imaginer qu’un simple bâtiment sur un campus majoritairement anglophone — où des étudiant.e.s viendraient suivre « quelques cours » en français et où des collègues enseigneraient ces « quelques cours » en français — pourrait remplacer Glendon révèle une incompréhension profonde de ce qu’est réellement l’éducation plurilingue.

Parce qu’une langue ne vit pas uniquement dans les salles de classe.

Elle vit dans les corridors.

A la cafétaria.

Dans les associations et clubs étudiants.

Dans les bureaux administratifs.

Dans les conversations spontanées.

Dans les espaces étudiants comme le Salon francophone, le jardin communautaire, le théâtre de Glendon.

Dans les affiches sur les murs.

Dans le cadre d'événements culturels et sportifs, de tables rondes, d'ateliers et de conférences.

Dans les relations quotidiennes entre étudiant.e.s, professeur.e.s et personnel.

À Glendon, les langues circulent dans l’espace social lui-même.

On y entend du français, de l'anglais et de l'espagnol, souvent mélangés pour former des langues comme le franglais, le spanglish et le frenglish, ainsi que les nombreux accents et variations linguistiques qui composent le Toronto d'aujourd'hui.

Cet environnement transforme profondément l’expérience universitaire. Ici, les langues ne sont pas confinées à des programmes ou à des objets d’étude. Elles deviennent des pratiques sociales vivantes.

Et cette réalité transforme également ce qui se passe dans les salles de classe.

Car on n’enseigne pas dans un véritable environnement bilingue ou plurilingue de la même manière que dans un espace institutionnel dominé par une seule langue.

À Glendon, le bilinguisme vécu du campus entre dans les cours.

Il influence les discussions, les références culturelles mobilisées, les interactions entre étudiant.e.s et les façons mêmes d’apprendre et de réfléchir ensemble.

Dans une même salle de classe se rencontrent des étudiant.e.s qui viennent apprendre une langue, poursuivre leur parcours bilingue ou se former pour enseigner le français, l’anglais ou l’espagnol. S’y côtoient aussi des étudiant.e.s francophones — notamment originaires de pays africains où le français est lui-même une langue héritée de l’histoire coloniale — ainsi que de nombreux étudiant.e.s qui vivent déjà dans plusieurs langues au quotidien. Cette diversité transforme l’apprentissage lui-même.

Elle pousse à écouter autrement, à expliquer différemment, à reconnaître que les langues portent des histoires, des mémoires et des visions du monde différentes.

C’est précisément cette dimension spatiale et communautaire que cette proposition semble incapable de comprendre.

On ne recrée pas un espace plurilingue simplement en offrant quelques cours en français sur un campus où l’anglais demeure la langue totale de fonctionnement institutionnel.

On ne recrée pas un écosystème bilingue et plurilingue en dispersant son personnel, ses professeur.e.s et ses étudiant.e.s dans des structures dominées par l’anglais.

On ne recrée pas une communauté en fragmentant les lieux où elle peut exister.

Parce qu’un véritable espace bilingue ne se définit pas seulement par ce qui s’enseigne.

Il se définit par ce qui peut être vécu collectivement, quotidiennement et concrètement.

Cette question est également profondément politique.

Dans des sociétés marquées par le colonialisme, le racisme et les hiérarchies linguistiques, certaines langues — et surtout certaines façons de parler ces langues — occupent naturellement l’espace institutionnel tandis que d’autres doivent constamment justifier leur légitimité.

Le bilinguisme de Glendon ne peut donc être séparé de ses engagements envers la décolonisation, l’antiracisme et la justice linguistique.

Car il ne s’agit pas simplement d’enseigner le français et l’anglais, d’enseigner en français et en anglais.

Il s’agit aussi de transformer de manière critique la façon dont ces langues sont enseignées et vécues.

À Glendon, nous avons entrepris ces dernières années un travail essentiel pour penser le bilinguisme autrement.

Nous avons cherché à reconnaître la pluralité des façons de parler le français et l’anglais, les réalités des étudiant.e.s multilingues, les langues autochtones, ainsi que les nombreuses langues et expériences linguistiques portées par les communautés immigrantes et diasporiques de Toronto.

Cette approche permet aux étudiant.e.s de développer un rapport plus critique, plus inclusif et plus conscient aux langues elles-mêmes.

Car le français n’est pas vécu de la même manière par tout le monde.

Pour certain.e.s, il est langue maternelle ou dominante.
Pour d’autres, langue d’apprentissage.
Mais pour toustes — professeur.e.s comme étudiant.e.s — le français, en tant que langue institutionnelle et académique, porte et transmet un héritage colonial et des hiérarchies raciales et linguistiques qui continuent de structurer ses usages, ses normes et ses légitimités.

Reconnaître cette complexité ne fragilise pas le bilinguisme.

Au contraire, cela permet de construire une vision plus juste, plus inclusive, plus humaine et plus décoloniale du bilinguisme et du plurilinguisme.

Et cette vision constitue aujourd’hui l’une des plus grandes forces de l’identité de Glendon.

Mais cette vision ne peut survivre sans espace physique cohérent pour la porter.

Les étudiant.e.s nous le disent clairement. Ce qu’ils réclament, ce n’est pas moins de bilinguisme, mais davantage de possibilités de vivre réellement en français sur le campus : davantage d’espaces francophones, davantage de services en français, davantage de contacts soutenus avec les communautés francophones.

Les ancien.ne.s témoignent eux aussi du caractère transformateur de cette expérience vécue du bilinguisme — précisément parce qu’elle dépasse les salles de classe.

Les conséquences d’un affaiblissement de Glendon seraient également profondément inéquitables. L’annulation répétée de cours à faible effectif touche particulièrement les cours offerts en français, dont plusieurs sont enseignés par des professeur.e.s noir.e.s francophones. Nous accueillons aussi de nombreux étudiant.e.s provenant de pays francophones africains comme le Sénégal, le Cameroun ou la Côte d’Ivoire. Ces étudiant.e.s contribuent de manière essentielle à la vie intellectuelle, culturelle et linguistique du campus.

Le Salon francophone, où bon nombre d’entre eux travaillent, est un exemple concret de ce qu’un espace physique plurilingue peut apporter : un lieu de rencontre, de socialisation linguistique, d’échanges interculturels et de renforcement du tissu social. Un espace où anglophones et francophones, ainsi que des personnes bilingues et multilingues, se rencontrent et interagissent régulièrement au quotidien.

Démanteler les structures qui rendent cela possible, c’est fragiliser toute une communauté déjà vulnérabilisée.

L’éducation plurilingue ne devrait jamais être traitée comme un luxe ou comme un simple argument marketing. Les langues sont liées à la dignité humaine. Elles portent des mémoires, des visions du monde, des façons d’habiter le réel.

Et lorsque l’on détruit les espaces où ces langues peuvent réellement vivre ensemble, ce n’est pas le bilinguisme ou le plurilinguisme que l’on renforce.

C’est précisément ce qui le fait disparaître.

Glendon n’est pas simplement un lieu où l’on offre des cours en français, en anglais, en espagnol et en anishaabemowin.

Glendon est un territoire linguistique, culturel et intellectuel vivant.

Un écosystème.

Et c’est précisément cet espace qui est aujourd’hui menacé.

Préparé par Le Caucus d’équité raciale de Glendon (CERREC)

 

CERREC statement on the Interim Provost’s proposal for Glendon

Reducing Glendon to a mere ‘college’ without faculty status and dispersing its professors, students and staff across predominantly English-speaking units on the Keele campus does not strengthen Glendon’s bilingual mission. It destroys the very space that allows bilingualism and plurilingualism to exist as lived realities.

For the fundamental issue at stake today is not merely administrative or academic. 

What is under threat is the very existence of a campus dedicated to bilingualism and plurilingualism. A coherent physical space where multiple languages can truly coexist on a daily basis. A place where French is not a peripheral or occasional language, but a visible, audible, legitimate and lived language.

Bilingualism is not simply a matter of adding courses offered in French and English. 

Bilingualism is a living ecosystem. An institutional culture. A way of inhabiting a space, of forging connections, of thinking and learning together.

And such an ecosystem needs a home.

To imagine that a single building on a predominantly English-speaking campus — where students would come to take ‘a few courses’ in French and where colleagues would teach those ‘few courses’ in French — could replace Glendon reveals a profound misunderstanding of what plurilingual education really is.

Because a language does not live solely in the classrooms.

It lives in the corridors.

In the cafeteria.

In the student union and student-run clubs.

In the administrative offices.

In spontaneous conversations.

In student-led spaces such as the Salon francophone, the community garden and the Glendon Theatre.

On the posters on the walls.

In cultural events, panel discussions, workshops and conferences.

At Glendon, languages are woven into the social fabric itself.

You can hear French, English and Spanish, often blended into forms such as Franglais, Spanglish and Frenglish, as well as the many accents and linguistic variations that make up contemporary Toronto.

This environment profoundly transforms the university experience. Here, languages are not confined to departments, programmes or subjects of study. They become living social practices.

And this reality also transforms what happens in the classrooms.

For teaching in a truly bilingual and plurilingual environment is not the same as teaching in an institutional space dominated by a single language.

At Glendon, the campus’s lived bilingualism spills into the classrooms.

It influences discussions, the cultural references drawn upon, interactions between students, and the very ways in which we learn and reflect together.

In the same classroom, students come together to learn a language, continue their bilingual education, or train to teach French, English or Spanish. There are also French-speaking students — particularly those from African countries where French is itself a language inherited from colonial history — as well as many students who already live in a plurilingual environment on a daily basis. This diversity transforms the learning process itself.

It encourages us to listen differently, to explain things differently, and to recognise that languages carry different histories, memories and worldviews.

It is precisely this spatial and community dimension that this proposal seems unable to grasp.

You cannot recreate a plurlingual space simply by offering a few courses in French on a campus where English remains the sole language of institutional operation.

You cannot recreate a bilingual and plurilingual ecosystem by scattering its staff, professors and students across structures dominated by English.

You cannot recreate a community by fragmenting the places where it can exist.

Because a truly bilingual space is not defined solely by what is taught. 

It is defined by what can be experienced collectively, on a daily basis and in concrete terms. 

This issue is also deeply political.

In societies shaped by colonialism, racism and linguistic hierarchies, certain languages—and above all certain ways of speaking those languages—naturally occupy the institutional sphere, whilst others must constantly justify their legitimacy.

Glendon’s bilingualism cannot therefore be separated from its commitments to decolonisation, anti-racism and linguistic justice.

For it is not simply a matter of teaching French and English, or of teaching in French and English.

It is also about critically transforming the way in which these languages are taught and experienced.

At Glendon, we have undertaken essential work in recent years to rethink bilingualism. 

We have sought to recognise the diversity of ways in which French and English are spoken, the realities of multilingual students, Indigenous languages, as well as the many languages and linguistic experiences brought by Toronto’s immigrant and diaspora communities.

This approach enables students to develop a more critical, inclusive and conscious relationship with the languages themselves.

For French is not experienced in the same way by everyone.

For some, it is a first or dominant language.

For others, a language learned.

But for everyone—teachers, students and staff alike—French, as an institutional and academic language, carries and transmits a colonial legacy and racial and linguistic hierarchies that continue to shape its usage, norms and legitimacy.

Recognising this complexity does not undermine bilingualism.

On the contrary, it allows us to build a fairer, more inclusive, more humane and more decolonial vision of bilingualism and plurilingualism.

And this vision is now one of the greatest strengths of Glendon’s identity.

But this vision cannot survive without a coherent physical space to support it.

The students are making this very clear to us. What they are calling for is not less bilingualism, but more opportunities to truly live in French on campus: more French-speaking spaces, more services in French, and more regular contact with French-speaking communities.

Alumni also attest to the transformative nature of this lived experience of bilingualism — precisely because it extends beyond the classroom.

The consequences of weakening Glendon would also be profoundly unfair. The repeated cancellation of courses with low enrolment particularly affects courses offered in French, many of which are taught by Black and racialized Francophone professors. We also welcome many students from Francophone African countries such as Senegal, Cameroon, Congo, Maurice and Côte d’Ivoire. These students make a vital contribution to the intellectual, cultural and linguistic life of the campus.

The Salon francophone, where many of them work, is a concrete example of what a plurilingual physical space can achieve: a place for meeting, linguistic socialisation, intercultural exchange and community building. A space where English and French, bilingual and multilingual speakers meet and interact regularly daily.

Dismantling the structures that make this possible undermines an entire community that is already vulnerable.

Plurilingual education should never be treated as a luxury or merely a marketing ploy. Languages are linked to human dignity. They carry memories, worldviews, and ways of experiencing reality.

And when we destroy the spaces where these languages can truly coexist, we are not strengthening bilingualism or plurilingualism.

It is precisely what causes them to disappear. 

Glendon is not simply a place where courses are offered in French, English, Spanish and Anishaabemowin.

Glendon is a living linguistic, cultural and intellectual territory.

An ecosystem.

And it is precisely this space that is under threat today.

 

Prepared by Glendon’s Race Equity Caucus

Usha Viswanathan (Associate Professor, Glendon College) read this statement on behalf of CERREC at the special faculty council meeting regarding the proposal for Glendon College on 20 March 2026.